La réponse sur son blog de Jean-Michel Apathie à Rama Yade

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Le « charognard » vous salue bien 08/02 (Source : le blog de Jean-Michel Apathie)

Une interview a rarement la teinte que l’on imagine lorsqu’on la prépare. Ce matin, Rama Yade, secrétaire d’État aux droits de l’Homme, était l’invitée de RTL, à 7h50. Il s’agissait, pour son objet principal, d’évoquer la grâce que pourrait accorder rapidement le président tchadien, Idriss Déby, au six membres de l’Arche de Zoé, condamnés par la justice tchadienne et emprisonnés, actuellement, à Fresnes. C’était cela qui avait motivé notre invitation hier, et c’est sur cette base que la jeune secrétaire d’Etat a donné son accord dès la fin de la matinée. Plus tard dans la journée, une information est tombée: Nicolas Sarkozy, président de la République, annonçait son intention de poursuivre en justice le site internet lenouvelobs.com pour « faux, usage de faux et recel », à la suite de l’annonce sur ce site de l’envoi d’un sms de Nicolas à Cécilia quelques jours avant le mariage, je vous passe les détails, j’y reviendrai.

Ce matin, en mettant la dernière main à l’interview, j’avais bien sûr pensé à une question sur cette plainte présidentielle. J’avais aussi pensé à d’autres questions, que je n’ai pas eu le temps de poser. En fait, la séquence m’a échappée. Rama Yade, je l’ai compris après, était venue avec la ferme intention de faire passer un message précis, ce qu’elle a fort bien fait d’ailleurs, du moins dans la forme parce que sur le fond, je suis plus réservé.

Nous parlions donc du Tchad. Quand, comment, pourquoi, la grâce présidentielle du président Déby? Et puis, parce que c’était aussi tout frais du matin, et qu’une interview se doit d’être au plus proche du mouvement du monde, j’ai interrogé la secrétaire d’Etat sur cet article du journal La Croix, très factuel, sur l’attitude des soldats français présents au Tchad et, plus largement, sur l’attitude des autorités françaises pendant la mini guerre civile qui a opposée ces derniers jours le président Déby à certains de ses opposants armés. Officiellement, la France serait restée neutre face à ces désordres et n’aurait pas aidé le président Déby à se maintenir au pouvoir. Son de cloche différend dans La Croix. « Des troupes spéciales françaises ont pris part aux affrontements de la semaine dernière », assure le quotidien qui détaille son affirmation. Rama Yade, au micro de RTL, le ministère de la Défense à sa suite, ont démenti cette affirmation. Dont acte, pour l’instant. Parenthèse: La Croix raconte aussi qu’au cours de l’une de ses conversations avec Nicolas Sarkozy, Idriss Déby se plaint de ne plus avoir de munitions. « Après quelques coups de téléphone, raconte le quotidien, plusieurs tonnes de munitions sont en effet arrivées de Tripoli. » Vrai ou faux? Je n’ai pas posé explicitement la question à Rama Yade mais il faut souhaiter que l’occasion soit donnée à d’autres journalistes de vérifier l’authenticité de l’anecdote.

C’est en sortant de son démenti, ferme et répété, sur un engagement de l’armée française aux côtés du pouvoir tchadien, que Rama Yade a foncé sur le journalisme. L’attaque était pensée, construite, et c’est bien en cela qu’elle était intéressante. Elle a commencé par dire que « vous », « vous » générique, désignant la presse et ceux qui la font, ne rendait pas justice à l’action du chef de l’Etat qui selon elle, et c’est sans doute vrai, avait parfaitement géré la crise tchadienne. A l’évidence, à ce moment, son propos faisait écho à la colère froide que le président avait exprimé en conseil des ministres, mercredi, reprochant à ses ministres de ne pas le défendre assez, lui, ses choix, sa vie, face à une presse soudainement ressentie comme hostile. J’ai donc relancé, à peine, pour bien vérifier que mon impression était bonne. Et là, tout est venu, d’un coup, en bloc, une attaque dont la violence n’a, dans mon souvenir, de la part d’un membre du gouvernement contre la presse prise dans son ensemble, pas de véritable précédent dans la période moderne.

« Ce qui me frappe, a-t-elle dit, c’est l’extrême violence des attaques contre le président de la république, des attaques personnelles, ciblées, que je trouve indignes, infâmantes. On a l’impression de voir des charognards qui ont humé l’odeur de leur proie et qui fondent sur lui, qui s’acharne, parce que je trouve que c’est une véritable chasse à l’homme. Il n’y a plus de morale, personne ne recule devant aucune bassesse, aucun scrupule, personne n’a rien appris, tout oublié du choix démocratique des Français. Ceux qui veulent la peau de Nicolas Sarkozy sont des gens qui veulent leur revanche parce qu’ils n’ont pas accepté qu’il préside aux destinées de ce pays. »

Ce qui est dit là n’est pas rien. Une fois dit, Rama Yade est sortie du studio et, calme mais comme murée dans une colère dont il est difficile de dire si elle la ressentait vraiment où si elle l’a laissée aller plus loin qu’elle ne l’aurait voulue elle même, a quitté aussitôt RTL après une poignée de main courtoise avec votre serviteur.

Disséquons maintenant les propos. Certes, depuis que Nicolas Sarkozy est entré à l’Élysée, la presse, les journalistes, écrivent des choses qu’ils n’écrivaient pas avant. Les mots de divorce, de mariage, de voyages, de yacht, de jet privé, de bague, viennent sous la plume de façon tout à fait inédite. Pourquoi cela? Parce que le locataire de l’Élysée lui même se comporte de manière inédite. A partir de là, qui porte la responsabilité de la situation? Celui qui fait ses choses inédites? Ou ceux qui les relatent? Parler de la vie privée d’un homme public ne correspond pas forcément, ni chez moi ni chez beaucoup de journalistes, à une irrépressible envie. Dans l’échelle de l’importance qu’ont toutes choses, mariage et remariage, divorce et sms, bisous et bijouterie, ont un intérêt moindre que l’augmentation des petites retraites, la capitulation devant les taxis, la presque capitulation devant les débits de tabac, le déficit budgétaire ou, fin du fin, la prochaine probable future bombe nucléaire iranienne. En même temps, le journalisme est un métier, pas un passe temps. Ce qui se produit doit être restitué. Par exemple, quand un président de la République célibataire visite Eurodisney au bras d’un top model qui chante, c’est fatalement, indubitablement, une information. En France, un seul organe de presse a choisi de passer ce fait sous silence. Ce n’est pas lui, professionnellement, qui a eu raison. A partir de là, la machine s’est emballée. La love story a été couverte, largement couverte, d’autant plus largement couverte que le principal acteur lui même a encouragé la presse à le faire. Pour ne prendre que des exemples récents, quand le président visite le site sidérurgique de Gandrange, lundi, il évoque par périphrase son mariage survenu deux jours et quand il est à La Rochelle, le mardi, pour le train supersonique d’Alsthom, il dit son amour de l’Italie. Mettre un sou dans la machine tous les jours n’est pas le meilleur moyen de la calmer.

Ensuite, quand la machine fonctionne, elle peut aussi produire n’importe quoi. Des journalistes, ici ou là, ont peut être écrit n’importe quoi, des choses fausses au milieu des choses vraies, des bêtises ou des insanités. Mais ici, c’est la responsabilité individuelle qui doit être questionnée. Que lenouvelobs.com soit amené à rendre des comptes, bien, bravo, chacun assume ce qu’il doit écrire. Parler de manière indifférencier de la presse, en revanche, ne paraît pas tout à fait pertinent. A moins, mais cette hypothèse mérite-t-elle d’être explorée, qu’il s’agisse d’une tentative de diversion. Les choses vont mal. C’est de la faute à la presse. Les Français décrochent. C’est la faute à la presse. Franchement, c’est nous faire beaucoup d’honneur. Si le commerce extérieur flageole et si les déficits budgétaires se creusent, la presse n’y est quand même pour grand chose. Et si du coup, l’opinion publique est morose, si en plus elle a le sentiment que les promesses de campagne passent aux oubliettes, eh bien la presse le dit parce qu’elle le constate mais là encore, ce n’est pas vraiment elle qui créé la situation.

Restent les mots employés par Rama Yade, et les idées qu’elle a suggérées. « Charognard ». Je n’ai même pas été regarder la définition dans le dictionnaire mais ce n’est pas un mot sympathique. L’envie même d’épiloguer me fuit tellement il me semble hors sujet. Juste ceci. La France est l’une des rares démocraties à compter dans son centre exécutif une personne spécialement dédiée à la défense des droits de l’homme. Et que ce soit justement elle qui traite les journalistes de « charognard » donne tout à coup à son poste une perspective et des latitudes que personne sans soute jusqu’ici n’avait soupçonné.

Quant à l’intention, faisons lui un sort rapide. La presse n’accepterait donc pas l’élection de Nicolas Sarkozy et mènerait contre lui une véritable chasse à l’homme. Bon, après tout pourquoi pas. Il faut juste savoir que la « presse » n’existe pas. Chaque journal travaille dans son coin et il n’existe pas un centre névralgique organisant la contre offensive après la défaite du printemps dernier. Au demeurant, dans ce foutu pays où tout le monde se divise à propos de tout, la « presse » serait bien incapable d’organiser la suite au profit de qui que ce soit. N’oublions quand même pas, pour ne parler que des candidats de la dernière élection présidentielle, que Ségolène Royal la trouvait trop méchante à son égard, François Bayrou trop partiale, et Jean-Marie Le Pen carrément imbuvable. Moralité: on est toujours le « charognard » de quelqu’un.

Heureusement, le week-end arrive. Personnellement je vais réfléchir à tout cela en mettant mes doigts de pied en éventail. Je vous souhaite, bien sincèrement, d’en faire autant.

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