Le chômage est un roman noir

Le monde du travail fait, depuis peu, l’objet de nouvelles attentions. Au cinéma « Rien de personnel » ou « Ressources humaines » tentaient une approche caustique des tensions dans le travail, des exigences des entreprises et du cynisme patronal. Le roman, notamment le polar avec le célèbre « Couperet » de Donald Westlake (lui aussi adapté au cinéma) était venu sur ces traces avec une histoire d’employé amené à assassiner tous ses concurrents dans sa recherche d’emploi.
Pierre Lemaitre, avec « Cadres noirs » nous livre ici, un remarquable polar à la française dans lequel un senior, chômeur de longue durée se montre capable de TOUT pour obtenir l’emploi que lui fait miroiter une grande entreprise pétrolière. Ce job il le veut absolument, terriblement, désespérément. Et pour cela, il ne recule devant rien : voler de l’argent à ses enfants pour se payer un coach, se fâcher avec son épouse, tricher, mentir, enquêter sur la vie privée de ses concurrents, se livrer au chantage. Et même participer à l’ultime épreuve imposée par le recruteur : un jeu de rôle en forme de… une prise d’otages.
On ne livrera pas la clé du livre puisqu’il s’agit d’un thriller. Ici pas de flic, pas d’enquête, pas de serial killer, ni de tueur psychopathique mais de la réalité et du suspense, du vrai. On tremble pour le héros dont il est pourtant difficile de décider s’il est sympathique ou non. Il est à la fois l’un et l’autre. Comme chacun de nous.
Son épouse, Nicole, incarne « la morale de l’histoire », un superbe personnage.
Quant à l’action (et il s’en passe !), elle est émaillée de nouvelles d’actualités perçues par le héros : «Avec 1,85 million d’euros annuels, les grands patrons français sont les mieux payés d’Europe. Indignation de la gauche et des syndicats », se superpose à TF1 : « Le chômage devrait atteindre les 10 % en fin d’année. Principales victimes : les jeunes, les femmes et les seniors. » C’est un beau bordel, mais on voit quand même bien la tendance générale.” »)
Du suspense, de l’humour (« Ce que j’ai volé, c’est moins de trois ans de revenus d’un grand patron. Bon, ça fait mille ans de SMIC mais merde, ça n’est quand même pas moi qui fixe les tarifs ! ») et quelques remarques bien frappées, comme dans ce petit conte inséré en pleine scène d’action, dans le métro : Un homme, assez jeune, entre juste derrière moi, mais il reste debout au bout du wagon. Dès le départ de la rame, il se met à hurler pour couvrir le bruit du train qui siffle dans les virages. Il récite son histoire à une telle vitesse que n’émergent plus que certains mots. On entend « hôtel », « travail », « maladie », il sent l’alcool, il parle de tickets restaurant, de tickets de métro, il dit qu’il veut du travail mais que le travail ne veut pas de lui, et d’autres mots encore émergent à la surface de son discours précipité : il a des enfants, il n’est « pas un mendiant ». Les voyageurs observent fixement leurs chaussures ou s’immergent soudain dans leur journal gratuit quand il passe devant eux en tendant un gobelet en polystyrène à l’enseigne de Starbucks Coffee. Puis il quitte le wagon pour monter dans le suivant. Sa prestation me donne à penser. Parfois on donne, parfois on ne donne pas. Parmi tous les SDF, on donne à ceux qui nous touchent le plus, à ceux qui trouvent les mots capables de nous remuer. Finalement, même chez les SDF, même chez les exclus, ceux qui survivent sont les plus performants, parce qu’ils parviennent à trancher sur la concurrence. Si je termine SDF, je ne suis pas du tout certain d’être de ceux qui arrivent à subsister, comme Charles. »
La presse parle peu de ce livre (pourtant classé dans les meilleures ventes dans quelques librairies) : devant un héros vieillissant, peu glorieux et une histoire affreusement quotidienne, ils font grise mine. Evidemment, ça n’est pas très glamour, ni très sexy. On préfère encenser le polar nordique… Somme toute, les journalistes adoptent la même attitude que les patrons.
C’est un bon indice : ça confirme le caractère dérangeant du livre.
Agnès Durant
Durant2009@yahoo.fr

Cet article est issu de la Tribune Libre. L’opinion exprimée n’engage que son posteur, et en aucun cas l’équipe rédactionnelle du site.

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