L’EGYPTE UN PEUPLE EN COLERE 3ème PARTIE

De Eveil Politique
1 . CHRONOLOGIE DES EVENEMENTS :

JANVIER 2011

– 25: Début des manifestations qui mobilisent des milliers de personnes. Elles ont été précédées de plusieurs cas d’immolation, gestes rappelant celui d’un Tunisien qui avait déclenché la révolte ayant conduit à la chute de Zine El Abidine Ben Ali.

– 26: Des milliers de manifestants dans les rues malgré l’interdiction des autorités. La police fait usage de gaz lacrymogènes, de matraques et même de pierres. Les protestataires jettent des pierres sur les forces anti-émeutes.

– 27: Au moins un millier de personnes arrêtées (officiel).

L’opposant Mohamed ElBaradei revient au Caire et se dit prêt à mener la transition.

– 28: Des manifestations massives dégénèrent en émeutes: au moins 62 morts dans des heurts manifestants/policiers.

M. Moubarak demande à l’armée de faire respecter la sécurité et d’appliquer le couvre-feu au Caire, Alexandrie et Suez.

Incendies au siège du parti au pouvoir et dans de nombreux commissariats. Nuit marquée par des pillages.

– 29: Au moins 33 morts dans des heurts. A Rafah et Ismaïliya, les sièges de la Sûreté de l’Etat attaqués, émeutes dans des prisons.

M. Moubarak nomme un nouveau Premier ministre, le général Ahmad Chafic, et crée un poste de vice-président, octroyé au chef des Renseignements, le général Omar Souleimane.

– 30: Des milliers de manifestants au Caire. L’armée boucle le centre-ville avec des chars d’assaut, des avions de chasse survolent la capitale à basse altitude.

– 31: M. Moubarak forme un nouveau gouvernement. Au ministère de l’Intérieur, Habib el-Adli est remplacé par Mahmoud Wagdi.

L’armée s’engage à ne pas faire usage de la force, jugeant les revendications du peuple «légitimes».

FEVRIER 2011

– 1er: Plus d’un million de manifestants dans le pays. Marée humaine place Tahrir, dans le centre du Caire, occupée par les contestataires.

M. Moubarak annonce qu’il ne sera pas candidat à la présidentielle. Les manifestants exigent son départ immédiat.

– 2-3: Des heurts sanglants éclatent place Tahrir, lorsque des partisans de M. Moubarak font irruption. Les manifestants antigouvernementaux repoussent leurs assaillants. Onze morts et 915 blessés.

– 4: Des centaines de milliers d’Egyptiens dans les rues, à l’occasion d’une mobilisation baptisée «vendredi du départ».

– 5: Démission du bureau exécutif du Parti national démocrate (PND), dont fait partie le fils de Moubarak, Gamal.

– 6: Les Frères musulmans se joignent à un dialogue politique national, avec d’autres groupes d’opposition, mais dénoncent l’insuffisance des réformes proposées.

– 7: M. Moubarak promet une hausse des salaires et décide d’une commission d’enquête sur les violences.

– 8: Des centaines de milliers de personnes défilent au Caire et en province, manifestations les plus importantes depuis le début du mouvement. M. Moubarak forme une commission pour amender la Constitution.

– 9: Des violences sanglantes touchent le Sud reculé. Des centaines de manifestants encerclent le Parlement et le siège du gouvernement au Caire. Le pouvoir avertit que l’armée interviendra «en cas de chaos pour reprendre les choses en main».

– 10: M. Moubarak annonce qu’il délègue ses prérogatives au vice-président tout en s’accrochant au pouvoir, déclenchant la fureur des manifestants. Le président américain Barack Obama juge que ce transfert de pouvoirs n’est pas «suffisant».

– 11: Plus d’un million de manifestants dans toute l’Egypte. Le président Moubarak quitte ses fonctions et remet le pouvoir à l’armée, provoquant une explosion de joie dans le pays.


MARS 2011

AVRIL 2011

Égypte. Il faut immédiatement enquêter sur les crimes imputés aux forces de sécurité

mercredi 20 avril 2011, par Émilie Lembrée

AMNESTY INTERNATIONAL COMMUNIQUÉ DE PRESSE

20 avril 2011

Les membres des forces de sécurité qui brutalisent les Égyptiens depuis des décennies doivent rendre des comptes, a déclaré Amnesty International aujourd’hui alors que l’organisation publie un rapport accablant sur le recours aux pouvoirs accordés au titre de l’état d’urgence sous l’ancien président, Hosni Moubarak.

Dans ce document, intitulé Time for Justice : Egypt’s Corrosive System of Detention, Amnesty International demande que soit immédiatement ouverte une enquête indépendante sur les violations des droits humains commises par le très redouté Service de renseignement de la sûreté de l’État.

« Sous couvert de l’état d’urgence, les forces de sécurité du président Moubarak ont été autorisées pendant des années à commettre des violations flagrantes des droits humains sans avoir à craindre de faire l’objet d’enquêtes ni de sanctions », a déclaré Amnesty International.

« Il est désormais temps d’amorcer un changement en profondeur, a ajouté Amnesty International. Cela demande des mesures concrètes et immédiates de la part des autorités, afin que les responsables présumés d’atteintes graves aux droits humains rendent des comptes.

« Les Égyptiens doivent voir les violations des droits humains perpétrées par le passé punies par la justice. »

L’organisation a annoncé qu’elle était prête à mettre les archives de ses rapports sur les droits humains à la disposition des autorités égyptiennes afin d’apporter son concours à toute éventuelle enquête.

Le 15 mars, à la suite de manifestations de masse, le ministre de l’Intérieur a fait savoir que le Service de renseignement de la sûreté de l’État serait supprimé, et qu’un nouvel organe de sûreté nationale le remplacerait.

Aucun détail n’a cependant été fourni quant à ce qu’il adviendra des membres du Service de renseignement de la sûreté de l’État ; on ne sait pas s’ils feront l’objet d’une enquête, ni si un système de contrôle a été mis en place en vue de leur intégration au sein de la police.

Amnesty International a également demandé qu’il soit immédiatement mis fin à l’état d’urgence, en vigueur depuis 30 ans, et a déclaré que l’ensemble des dispositions de la loi relative à l’état d’urgence doivent être abrogées.

Ces dernières semaines, Amnesty International a recueilli des informations sur la torture, les détentions arbitraires, les procès de civils devant des juridictions militaires et la répression de la liberté d’expression, qui continuent en Égypte.

Après que l’armée eut violemment évacué la place Tahrir le 9 mars en faisant fuir les manifestants, des manifestantes ont dit à Amnesty International qu’elles avaient été frappées, soumises à des décharges électriques, fouillées au corps tandis que des soldats les photographiaient, puis forcées à subir des « tests de virginité » et menacées de poursuites pour prostitution.

« Les uniformes ont peut-être changé mais ce sont les mêmes violations systématiques que nous observons, a déclaré Amnesty International. Il est essentiel d’établir les responsabilités pour les crimes du passé afin de montrer clairement que les violations ne seront plus tolérées. »

Des membres du Service de renseignement de la sûreté de l’État recouraient à la détention administrative pour priver de liberté des personnes ayant critiqué les autorités égyptiennes, des militants en faveur des droits humains et des suspects dans des affaires pénales, aussi longtemps qu’ils le souhaitaient et sans aucune intention d’engager des poursuites pénales contre ces personnes.

Les autorités n’ont jamais révélé combien de personnes ont été placées en détention administrative. Des organisations nationales et internationales de défense des droits humains ont estimé que ce chiffre était compris entre 6 000 et 10 000 au cours des dernières années du régime Moubarak.

Sur les centaines de cas examinés par Amnesty International, des détenus n’ont jamais été informés de la raison de leur arrestation, beaucoup n’étaient pas autorisés à entrer en contact avec l’extérieur ni à obtenir l’aide d’un avocat, et certains ont « disparu » pendant des mois.

La torture – décharges électriques, passages à tabac, suspensions, coups de fouet et privation de sommeil – était monnaie courante.

Mohamed Abu Essaoud Ismail, 52 ans, est l’une des nombreuses personnes dont la détention a duré une vingtaine d’années.

Il a été arrêté en 1991 en raison de son appartenance à Gamaa al Islamiya, qui à l’époque était un groupe islamiste armé. Sa famille n’a rien su de ce qui lui était arrivé avant 1998.

C’est seulement en février 2011 qu’il a été relâché, après la chute du président Moubarak. Il avait été torturé et privé des soins médicaux requis pour ses problèmes de santé persistants.

En mai 2010, les autorités égyptiennes ont décrété que la détention administrative serait uniquement utilisée pour lutter contre le terrorisme ou la délinquance liée aux stupéfiants, et ont limité en conséquence l’application de la loi relative à l’état d’urgence. En réalité, elles ont continué à user des pouvoirs accordés au titre de l’état d’urgence pour étouffer la liberté d’expression et de réunion, et pour réprimer l’opposition politique pacifique.

Musaad Abu Fagr, militant en faveur des droits humains, a été libéré en juillet 2010 au bout de deux ans et demi de détention administrative, bien que 21 décisions de justice ordonnant sa libération aient été rendues.

Après la chute du président Moubarak, le nouveau ministre de l’Intérieur a annoncé le 12 mars 2011 que 1 659 détenus administratifs avaient été remis en liberté depuis début février. On ignore cependant combien de personnes se trouvent toujours en détention.

Amnesty International a demandé que les victimes de violations des droits humains reçoivent des réparations, notamment une indemnisation financière et la garantie que des réformes essentielles soient introduites.

« Les autorités ne peuvent se contenter de tirer un trait sur le passé sans répondre aux besoins des personnes qui ont connu des années de répression impitoyable », a dit Amnesty International.

« Elles ont l’obligation de dire à leurs victimes pourquoi elles ont été maltraitées et qui a été responsable de leurs souffrances. »

Pour en savoir plus :

• Time for Justice : Egypt’s Corrosive System of Detention • Témoignages de victimes de la détention administrative • Recommandations d’Amnesty International • Égypte. Programme pour le changement en matière de droits humains, publié le 10 février

Complément d’information

Le rapport est basé en grande partie sur les résultats de trois missions d’établissement des faits effectuées en Égypte auxquelles des délégués d’Amnesty International ont participé en janvier/février 2009, en février/mars 2010 et en novembre/décembre 2010. Une délégation d’Amnesty International se trouvait également en Égypte entre janvier et mars 2011. Ce document s’appuie sur des discussions avec des avocats, des militants en faveur des droits humains, des intellectuels et des journalistes ayant fait état de violations subies par des détenus administratifs, ainsi que des entretiens avec des proches de détenus et d’anciens détenus.

La loi relative à l’état d’urgence octroie aux forces de sécurité des pouvoirs très étendus, a suspendu certains droits constitutionnels, permis la création de tribunaux d’exception, réduit les activités politiques de l’opposition, limité les actions de protestation, restreint l’action des organisations de la société civile et légalisé la censure. La détention administrative est régie par l’article 3(1), qui accorde au président ou à ses adjoints le pouvoir d’arrêter et de maintenir en détention toute personne considérée par les autorités comme « représentant un danger pour la sécurité publique ou l’ordre public ».

2. IMPACT ECONOMIQUE

Daphné Benoît
Agence France-Presse
Le Caire

La crise qui secoue l’Égypte depuis deux semaines risque de coûter cher au pays le plus peuplé du Moyen-Orient, alors que l’instabilité politique a fait fuir les touristes en masse et pourrait refroidir durablement l’ardeur des investisseurs étrangers.

«La crise coûte au moins 310 millions de dollars par jour à l’économie» égyptienne, estime dans une récente note le Credit Agricole, qui a abaissé sa prévision de croissance du PIB égyptien pour 2011 à 3,7%, contre 5,3% précédemment.

Or l’Égypte, forte de plus de 80 millions d’habitants, était déjà confrontée avant la révolte populaire à d’importants défis socio-économiques: fort taux de chômage, inflation élevée et pauvreté massive.

Le gouvernement a engagé ces dernières années un vaste programme de libéralisation de l’économie génératrice de croissance. Mais cette amorce de décollage n’a pas réduit les inégalités dans un pays où environ 40% de la population vit autour du seuil de pauvreté de deux dollars par jour.

Commencées le 25 janvier, les manifestations contre le régime du président Hosni Moubarak risquent encore de fragiliser la situation.

Banques et entreprises ont suspendu leur activité pendant une dizaine de jours, entraînant une baisse de 6% des exportations égyptiennes en janvier, selon le ministère de l’Industrie.

La Bourse du Caire ne rouvrira que dimanche après deux semaines de fermeture et des pertes d’environ 12 milliards de dollars en deux jours.

Quant aux vacanciers, ils sont des dizaines de milliers à avoir quitté le pays en pleine haute saison, alors que le tourisme représente une précieuse rente pour l’Égypte (6% de son PIB).

Le tourisme a rapporté environ 13 milliards de dollars à l’Égypte en 2010, avec une fréquentation record de près de 15 millions de visiteurs.

Or «si la saison d’hiver en cours est perdue, les conséquences seront importantes, d’autant que les clients réservant leurs vacances d’été risquent de changer leurs projets», commente Elliott Frisby, porte-parole du Conseil mondial du voyage et du tourisme (WTTC).

Autre conséquence potentiellement grave pour le pays, très dépendant des échanges extérieurs: l’inquiétude des investisseurs étrangers, aggravée par la coupure d’internet de plus de cinq jours décidée par le régime en réaction à la contestation populaire.

Certaines entreprises ont suspendu leurs activités dans le pays, comme le géant maritime et pétrolier danois A.P.Moeller-Maersk, les cimentiers français Lafarge et italien Italcementi, ou le constructeur automobile Nissan.

Plusieurs groupes, dont France Télécom, la compagnie pétrolière russe Loukoïl ou encore le groupe énergétique allemand RWE, ont évacué tout ou partie de leurs salariés.

«Il ne sera pas facile de regagner la confiance des investisseurs. Quant aux groupes encore absents d’Égypte, ils réfléchiront à deux fois avant de s’engager», fait valoir Rashad Abdou, professeur d’économie à l’université du Caire.

Autre inquiétude sur les marchés, qui a récemment fait monter les prix du pétrole: le spectre d’une fermeture du Canal De Suez, permettant aux navires de relier la mer Méditerranée à la mer Rouge sans contourner l’Afrique, et dont l’Égypte a tiré 4,7 milliards de dollars de revenus en 2008-2009.

Mais ce scénario n’est pas en vue pour l’heure, selon Karine Berger, directrice des marchés de l’assureur-crédit Euler Hermes, qui donne à l’économie égyptienne de bonnes chances de se remettre sur pied.

«Il y aura pendant six à douze mois une vraie instabilité, des sorties de capitaux étrangers, il faudra reconstruire une crédibilité vis-à-vis des partenaires commerciaux, et ça mettra du temps», dit-elle.

«Mais si l’Égypte reconstruit une stabilité politique plus ou moins rapidement, son économie suivra», poursuit-elle. «Le pétrole et le Canal de Suez sont des atouts structurels de l’Égypte qui resteront, sauf à imaginer un gouvernement suicidaire».

Egypte : sous les pavés, la crise

Publié le 3 mars 2011 à 6h00 dans Brèves

La crise libyenne rajoute une couche à la situation économique, déjà extrêmement dégradée, de l’Égypte. Comme dans beaucoup de pays du Tiers monde, les transferts d’argent de travailleurs émigrés égyptiens pèsent lourd dans l’économie : 12 milliards dollars par an, presque 3% du PIB. Mais cet argent pèse encore plus dans les revenus des familles pauvres car l’Egyptien typique qui travaille à l’étranger est plutôt un maçon ou un journalier qu’Omar Sharif ou Boutros Boutros-Ghali. Pour comprendre ce phénomène il faut savoir qu’à peu près 1,5 millions d’Egyptiens qui travaillaient en Libye envoyaient à leurs familles quelque chose comme 250 millions par an, c’est-à-dire 167 dollars par ouvrier… Ce ne sont pas des médecins ou des ingénieurs de l‘industrie pétrolière.

Pas question donc de toucher au budget de subventions – 5% du PIB – juste au moment où un million et demi de familles supplémentaires sont dans le besoin, sans parler des 20% d’Egyptiens qui vivent déjà en temps « normal » sous le seuil de pauvreté. Ceux-ci sont particulièrement nombreux dans les campagnes et le pouvoir en place compte beaucoup sur les paysans pauvres et conservateurs pour contrecarrer le mouvement démocratique, plutôt urbain.

Pas question non plus de mettre en cause les salaires des 6 millions de fonctionnaires récemment augmentés de 15%. Du côté du bâtiment les nouvelles ne sont pas bonnes non plus : les chantiers sont arrêtés et le chômage dans le secteur dépasse 80%. Quant au tourisme, durement touché, c’est certes une industrie capable de rebondir rapidement, mais à condition toutefois que l’image du pays change radicalement.

Bref, pour cette phase de transition, le gouvernement n’a d’autre solution que d’emprunter. Pas le temps pour des investissements et des projets à long terme : il faut du cash, beaucoup et illico pour tenir plusieurs mois sinon plus. L’Arabie saoudite, les États-Unis mais aussi l’Europe devraient mettre la main à la poche, faute de quoi la Place Tahrir risque de ne plus être seulement envahie par le badauds en quête d’une photo souvenir…

Gil Mihaely est historien et journaliste.

3. CONCLUSION

«L’affamé ne peut pas manger un bulletin de vote.»

Berthold Brecht

La révolution du «narguilé» a surpris comme celle de Tunis, les stratèges occidentaux pensaient que leur système d’intronisation des despotes à la tête des pays arabes, bien verrouillés, allait durer mille ans. Il n’en fut rien, le désespoir des jeunes a fait que la superstructure a volé en éclats, l’Europe a mis du temps à comprendre que ce n’était pas une révolte du pain classique, mais qu’il y avait un vent de liberté qui soufflait. Pendant longtemps les tyrans arabes avaient fait miroiter aux Occidentaux le spectre de l’islamisme.

L’Egypte en coupe réglée par les vautours de la finance

Une lettre de lecteur publiée par le Financial Times d’aujourd’hui confirme le rôle de l’inflation des prix alimentaires en Egypte. La lettre de Vincent Truglia, intitulée, « C’est la nourriture et non pas la politique qui est au centre de la contestation en Egypte », affirme que l’alimentation est « la vraie raison » du soulèvement actuel. « Il ne s’agit pas d’un soudain désir de réforme. La question essentielle est plutôt le prix de la nourriture. (…) Le ministère de l’Agriculture égyptien rapporte que 40% de la consommation alimentaire, comprenant 60% de la consommation intérieure de blé, l’aliment de base du pays, furent importés. L’Égypte, dans le passé, un des greniers à blé du monde, est aujourd’hui humiliée par son statut de plus grand importateur de nourriture mondiale. De plus, le gouvernement annonça que 50% des approvisionnements en blé furent ravagés par des insectes. Un tel gouvernement jette des doutes sur sa compétence.(…) L’enjeu n’est pas un enjeu politique; il s’agit de nourriture.»(1)

« Crise sociale en Égypte, écrit Michel Chossudovsky: une aubaine pour les investisseurs de Wall Street et les spéculateurs. Y a-t-il une intention cachée derrière la décision de Moubarak de ne pas se retirer? La décision de Moubarak de ne pas démissionner a été prise en collaboration étroite avec Washington. L’administration étasunienne, y compris les services de renseignement étasuniens, ont soigneusement identifié les scénarios probables. (…) Le pillage de la richesse monétaire du pays fait partie intégrante du programme macroéconomique. (…) Selon des sources officielles, la Banque centrale d’Égypte détenait 36 milliards de dollars en devises, ainsi que 21 milliards de dollars additionnels en dépôts dans des institutions financières internationales. La dette extérieure de l’Égypte, laquelle s’est accrue de plus de 50% dans les cinq dernières années, est de l’ordre de 34,1 milliards de dollars (2009). Cela signifie que ces réserves de la Banque centrale sont de facto basées sur de l’argent emprunté. (…) Dans les jours qui ont précédé le discours de Moubarak, l’évasion de capitaux roulait au rythme de plusieurs centaines de millions de dollars par jour. (…) Bouleversement financier, hausse de la dette, augmentation en flèche des prix des aliments: avant que l’on ait réclamé des élections «démocratiques», l’Égypte aura été soumise aux règles rigides d’une nouvelle série de conditions du FMI.»(2)

En fait, le pain ne suffit plus, il faut aussi ajouter la liberté. Parlant de la révolte égyptienne, le professeur Steven Laurence Kaplan note que « les enjeux de cette «mystique» sont autrement explosifs en Egypte, où elle s’épanouit pleinement ces jours-ci. Comme en Tunisie, où, dans les manifestations de la révolution dite de jasmin, on brandissait des pains – toujours signe d’une sévère réprobation sociale -, en Egypte le pain est très présent dans le répertoire de l’action collective. Au pays des Pharaons, ce n’est pas un fait nouveau. En 1977, déjà, de façon spectaculaire, et encore en 2008, les émeutes du pain ont ébranlé le régime. Secouru par d’importantes subventions américaines, le Raïs a fait cuire et distribuer le pain par une armée déjà assez proche des soucis populaires. A l’heure actuelle, le pain resurgit en Egypte, avec une revendication au moins aussi aiguë et urgente: la liberté». Le Monde du 28 janvier rend compte des manifestants cairotes scandant «Du pain! De la liberté». Trois jours plus tard, le même journal raconte que, la nuit, sur la place Tahrir, dite de la Libération, épicentre de la révolte égyptienne, on improvise des matches de football: « Deux équipes ont été créées: celle du «Pain» et celle de la «Liberté». Dimanche, c’est l’équipe du «Pain» qui a gagné. » (…) « Le pauvre aime mieux le pain que la liberté », constatait Rousseau. (…) Dans le cas égyptien, où la misère pèse lourdement, mais où les pauvres et les exclus de toutes sortes sont rejoints par des diplômés, des salariés frustrés, des victimes de passe-droits et de la corruption, il paraît aujourd’hui que la liberté l’emporte. Le pain, c’est nécessaire, c’est la survie; l’exiger, c’est aussi protester contre des inégalités criantes (…). Mais le pain ne suffit plus, pas tout seul, car une fois qu’il redevient abondant et bon marché, il risque de masquer l’essentiel, la perpétuation des structures de l’injustice et de l’asservissement. D’où son lien désormais indivisible avec la liberté. (…) Sans conquérir cette liberté fondatrice, matrice, le pain ne sera jamais celui des Egyptiens eux-mêmes; et le pain d’autrui est toujours amer. (…) Le paradoxe est que trop de liberté, dans son éclosion prométhéenne, dans son ambition totalisante, prive le citoyen lambda de sa ration de pain et, à terme, de sa liberté.(…)» (3)

Soledad Gallego écrit dans le même sens: « Personne ne peut s’arroger la gloire, ni même le plaisir d’avoir anticipé ce qui couvait au sein des jeunes sociétés arabes: pas la menace fondamentaliste tant rebattue, mais un ras-le-bol profond face aux régimes despotiques et dictatoriaux protégés par l’Occident. Des millions d’Arabes, dans leur immense majorité musulmans, ne sont pas descendus dans la rue pour demander qu’on ne critique pas certains aspects de leur religion, ou pour défendre leurs différences culturelles, moins encore pour exiger l’application de la loi islamique. Non, ils sont descendus pour quelque chose de bien plus direct, quelque chose d’exemplaire: que soit respecté, précisément, ce qu’ils ont de commun avec le reste de l’humanité, le droit de voter librement, le droit à la souveraineté et à la même dignité que tous les autres peuples et nations. Les Etats-Unis au moins pourront se rappeler que Barack Obama est allé en juin 2009 à l’université du Caire pour dire que, quelle que soit la religion dont on se proclame, il existe ce que l’on appelle les droits de l’homme, et que tous les peuples aspirent pour l’essentiel à une poignée identique de prétentions communes, «la possibilité de s’exprimer librement et d’avoir une voix dans la façon dont ils sont gouvernés, la confiance en l’Etat de droit, […] un gouvernement […] qui ne vole pas ce qui appartient à son peuple; la liberté de vivre selon leur choix. »(4)

La succession de Moubarak: imprimatur des Etats-Unis

Justement on ne peut qu’être dubitatif en comparant le discours d’Obama au Caire et qui a fait date, rappelant celui du président Wilson après la boucherie de la Première Guerre mondiale proclamant que les pays colonisés devraient être maîtres de leur destin et même celui de Truman à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la realpolitik est plus amère. Pour Washington, il est fondamental de maintenir le contrôle de la structure portante des forces armées égyptiennes, que les États-Unis ont financées, équipées et entraînées, dépêché en vitesse au Caire le 31 janvier pour des rencontres de haut niveau avec Hosni Moubarak, qui a confirmé qu’il ne démissionnerait pas de la présidence avant la tenue d’élections prévues pour l’automne 2011. Dans une déclaration publique, M.Wisner a confirmé que Moubarak devrait avoir le droit de demeurer en poste.(5) Selon le plan de Washington, cette transition devrait débuter avec un gouvernement « transitoire » soutenu par les forces armées et si possible chapeautée par Omar Souleiman, un homme fort qui jouit de la plus grande estime à Washington et à Tel Aviv.

Que faire de Moubarak? Samedi 5 février, le New York Times révélait que le gouvernement américain négociait avec l’armée égyptienne un plan pour envoyer Moubarak en Allemagne (le président égyptien aurait un cancer) pour un « check-up médical prolongé » si besoin, lui fournissant une porte de sortie digne si les manifestations continuent. [Et maintenant] Der Spiegel rapporte que Hosni Moubarak a un plan pour quitter l’Egypte et faire un «séjour à l’hôpital» en Allemagne, et que ce plan est plus concret que ce que les responsables veulent bien le laisser entendre.

L’affaire des islamistes: la malhonnêteté de l’Occident et des médias aux ordres

Le spectre de l’islamisme a servi de bouclier aux tyrans de Ben Ali et Moubarak vis-à-vis de l’Europe prête à tout pardonner. L’ex-ministre de l’Intérieur égyptien, Habib El Adly, serait à l’origine de l’attentat du Nouvel An contre les Coptes d’Alexandrie. Le clan Moubarak, les médias français et Nicolas Sarkozy, se sont servis de cet attentat d’Alexandrie pour accuser les Palestiniens et/ou les « islamistes égyptiens » en parlant « d’épuration religieuse » pratiquée, selon eux, contre les chrétiens du Moyen-Orient. Oumma (site musulman d’information et de débats) et La Vie (journal catholique) avaient été les seuls médias à souligner un fait singulier: l’absence de toute revendication formelle pour l’attentat d’Alexandrie. Cet élément méconnu du grand public n’a guère empêché la plupart des journaux français de reprendre à leur compte la version officielle du gouvernement égyptien. De plus, rien sur les démonstrations multiples de fraternité entre Coptes et Musulmans. Rien non plus sur les accusations portées contre le ministre de l’Intérieur égyptien concernant l’attentat de l’église d’Alexandrie.

« Selon des sources diplomatiques britanniques, écrit Alain Gresh, l’ancien ministre de l’Intérieur a établi depuis six ans une organisation dirigée par 22 officiers qui employait d’anciens islamistes radicaux, des trafiquants de drogue et des sociétés de sécurité pour mener des actes de sabotage à travers le pays au cas où le régime serait en difficulté.»

Il faut ajouter, concernant les Coptes, que le pouvoir voulait attiser les divisions entre musulmans et chrétiens pour pouvoir se présenter comme le garant de la stabilité. D’ailleurs, depuis le début des événements, et alors que la police a disparu des rues, aucun attentat contre un lieu de culte chrétien n’a eu lieu. Dans de nombreux cas, des prêtres et des imams ont prêché ensemble et des jeunes ont assuré la sécurité.(6)

« Dans cette situation ouverte, poursuit Alain Gresh, alors que la victoire des forces démocratiques n’est pas assurée, loin de là, nombre d’intellectuels et de politiques français et étrangers s’inquiètent des menaces qui pèseraient sur l’avenir de l’Egypte et pas sur le maintien de la dictature (lire Pascal Boniface, «Adler, BHL et Finkielkraut anxieux face à la perspective d’une Egypte démocratique», 7 février)! Pour ceux-là, qui ont rarement protesté contre la répression en Egypte ou en Tunisie (des milliers de personnes arrêtées, torturées, condamnées), qui sont bien silencieux sur le Maroc, le danger ne vient pas du maintien du régime, mais des Frères musulmans. Cette manière de décider pour les autres peuples est caractéristique d’une vision coloniale, d’une vision de grande puissance»(6).

De même, un article de Max LeVine, tente de sortir des clichés de diabolisation de l’Islam. Beaucoup de gens, écrit-il, y compris les dirigeants égyptiens, ont brandi la menace d’une mainmise des Frères musulmans pour justifier la dictature en citant l’Iran comme un exemple historique. Mais la comparaison souffre à cause de nombreuses différences historiques. Les Frères musulmans n’ont pas de dirigeant ayant la stature de Khomeïni et ça fait des dizaines d’années qu’ils ont renié la violence. Il n’y a pas non plus un culte du martyr prêt à surgir de hordes de jeunes, comme ce fut le cas au cours de la Révolution islamique. Mais il est clair aussi que la religion constitue une part importante de la dynamique qui se développe. En fait, la photo la plus représentative de la révolution est peut-être celle des gens sur la place de la Libération en train de prier, encerclant littéralement un groupe de tanks qui avaient été envoyés sur place pour asseoir l’autorité du gouvernement. (…)Il s’agit là d’une image de l’Islam radicalement différente de celle que la plupart des gens ont l’habitude de voir, aussi bien dans le monde musulman que dans le monde occidental: un Islam qui s’oppose pacifiquement à la violence d’Etat; une djihad pacifique et sans la présence des médias internationaux pour en parler.(7)

« Pour ceux qui ne comprennent pas pourquoi le président Obama et ses alliés européens ont eu tant de mal à se ranger aux côtés des forces de la démocratie, la raison est que la coalition des forces politiques et sociales derrière les révolutions en Tunisie et en Égypte – et peut-être ailleurs demain – constitue une menace bien plus grande au «système global», qu’Al Qaîda. Tout gouvernement «du peuple», islamique ou laïc, se détournera des politiques néolibérales qui ont enrichi les élites régionales tout en enfonçant la moitié ou plus de la population sous le seuil de pauvreté de 2 dollars par jour. (…) En bref, si les révolutions de 2011 réussissent, elles créeront un système régional et global totalement différent de celui qui a dominé la politique économique globale depuis des décennies, particulièrement depuis la chute du communisme. »(7)

Il est vrai que les pays occidentaux se taisent, dans un silence complice avec les tyrans. Quand tout va bien « business a usual». Les pays occidentaux préfèrent regarder ailleurs, les affaires sont les affaires. De plus, les dictateurs sont aux petits soins avec les dirigeants pour leurs petites escapades ou vacances. Il n’est que de voir comment tout le monde se presse au Maroc pour profiter des largesses du roi, il en est de même avec l’affaire de la Tunisie et de l’Egypte, où on a vu les plus hautes autorités profiter de la sueur des Tunisiens et des Egyptiens, sans état d’âme. Ils vont même jusqu’à indirectement s’ingérer au nom des droits de l’homme qu’ils découvrent, n’hésitant pas à lâcher leurs protégés pour ne pas hypothéquer l’avenir et refaire le même scénario avec la nouvelle équipe. L’Islam politique ne sert plus d’épouvantail, et comme le dit élégamment Burhan Ghalioun professeur à la Sorbonne: « Les masses arabes ont moins besoin d’un parfum de paradis que d’un grand vent de liberté ». Amen

2. Michel Chossudovsky, Crise sociale en Égypte : Une aubaine pour les investisseurs de Wall Street et les spéculateurs, Mondialisation.ca, 6.02. 11

3. Steven Laurence Kaplan: Le pain reste le symbole de la contestation LeMonde.fr 07.02.11

4. Soledad Gallego: Van Rompuy et Ashton s’enlisent Díaz El País 08.02.2011

5. Michel Chossudovsky Égypte: l’opération clandestine du renseignement étasunien, Mondialisation.ca, le 7 février 2011

6. Alain Gresh:En Egypte, rien n’est joué Le Monde Diplomatique mardi 8 février 2011

7. Max LeVine

Pr Chems Eddine Chitour : Ecole Polytechnique enp-edu.dz

Compilé par Boris Rannou.

De Eveil Politique

0 0 vote
Évaluation de l'article

Noter la qualité du post

S’abonner
Notifier de
guest
0 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments